Ce que la science sait déjà, et ce que le Maroc n’explore pas encore.
Sept ans d’errance diagnostique pour l’endométriose
Imaginez une jeune femme de 19 ans. Chaque mois, des douleurs intenses la plient en deux, irradient jusqu’aux genoux. Elle consulte. On lui répond : « C’est normal, ce sont juste les règles. » Elle accumule les absences, prend des antispasmodiques, culpabilise d’être « trop sensible ».
Sept ans plus tard, le diagnostic est enfin établi par cœlioscopie : l’endomètre s’est implanté là où il ne devrait pas être. Cette histoire n’est pas isolée, vu qu’elle concerne une femme sur dix, et c’est une histoire que l’on pourrait raccourcir si, dès le premier jour du cycle, on avait simplement regardé la serviette hygiénique.
Pourquoi ce “déchet” est déjà un laboratoire ambulant
Le sang menstruel n’est pas du sang veineux dilué. C’est une biopsie liquide de l’utérus qui contient :
- Du tissu endométrial frais,
- Des cellules souches menstruelles (MenSCs),
- Des cytokines inflammatoires (IL-6, TNF-α),
- Des microARN,
- Un microbiote spécifique,
- Et plus de 300 protéines déjà identifiées.
En clair, tout ce qu’il faut pour analyser l’inflammation, le métabolisme, l’infection et certaines pathologies sans aiguille, sans rendez-vous, et surtout sans examen invasif.
La FDA (Food and Drug Administration) a validé le dosage de l’HbA1c menstruelle, aussi fiable que le prélèvement veineux. En Corée du Sud, l’ADN du HPV est détecté avec 97 % de sensibilité.Au Québéc, l’ADN de Chlamydia trachomatis est détecté sur serviette avec 93% de sensibilité. En Espagne, les protéines CXCL5 et IL1RN sont significativement sur-exprimées lorsque l’endomètre est ectopique.
Dans la même serviette hygiénique, on peut mener plusieurs tests, parmi lesquels on peut citer : CA-125 (endométriose), HbA1c (diabète), CXCL5/ IL1RN (inflammation), MMP-7/11 (tumeurs), ADN-HPV (cancer du col)
Une femme utilise environ 10 000 protections menstruelles au cours de sa vie. 10 000 fois, un échantillon biologique précieux est jeté. Le paradoxe est brutal : on élimine ce que l’on n’ose pas analyser.
Le cycle menstruel : un véritable tableau de bord métabolique
Des cycles irréguliers (< 21 jours ou > 35 jours) augmentent de 28 % le risque de diabète de type 2 et de maladie coronarienne. La serviette connectée Q-Pad, validée par la FDA, mesure l’HbA1c (qui renvoie la glycémie moyenne des trois derniers mois) avec une fiabilité comparable au sang veineux (r = 0,80). Mieux encore : le sang menstruel détecte les HPV à haut risque avec 97 % de sensibilité entre J1 et J5, corrigeant certains faux négatifs du frottis cervical.
Ignorer les règles, c’est ignorer un tableau de bord hormonal, métabolique et infectieux.
L’endométriose : la cible idéale d’un test négatif fiable
La cœlioscopie reste le gold standard du diagnostic de l’endométriose, mais elle est invasive, coûteuse, et surtout tardive (en moyenne sept ans après le début des symptômes).
Pourtant, l’endomètre ectopique sécrète des protéines spécifiques, notamment CXCL5 et IL1RN, fortement exprimées dans le sang menstruel des patientes atteintes.
Une équipe canadienne a identifié un peptide (2,189 m/z, chaîne β du fibrinogène) capable de distinguer :
- les stades I–II (sensibilité 75 %),
- des stades III–IV (98 %),avec une valeur prédictive négative de 98,6 %.
Autrement dit : Un test négatif exclut presque la maladie, évitant jusqu’à 80 % des IRM, cœlioscopies et chirurgies inutiles.
Le Maroc : un champ encore vierge
Il n’existe aucune valeur de référence marocaine pour l’HbA1c menstruelle, le CA-125 ou l’IL-6. Les facultés enseignent les seuils veineux, jamais les seuils utérins. Le tabou du « sang sale » persiste, freinant la recherche, la manipulation et même la réflexion scientifique.
Résultat : On dose l’HbA1c veineuse partout, on dépiste l’HPV cervical par frottis, mais on n’analyse jamais l’ADN-HPV menstruel. On déplore sept ans de retard sans jamais tester une serviette.
Demain ne peut pas attendre
L’endométriose touche 190 millions de femmes dans le monde. Aux États-Unis, elle reçoit seulement 0,038 % du budget du NIH. Comme le résume la Dr Mahfoud Hounaida, gynécologue à la maternité Souissi :
« La science est là, mais pas la relève. »
La feuille de route est simple :
- Test positif → IRM → cœlioscopie si image confirmée
- Test négatif → réassurance et suivi
- Dépistage en périphérie → orientation vers centre expert
À condition de former les professionnels de santé concernés, sécuriser les prélèvements et garantir la confidentialité.
Conclusion : ouvrir la serviette, pas à pas
L’endométriose ne se guérit pas, mais un diagnostic précoce peut transformer sept ans de souffrance en quelques semaines de prise en charge.
Au Maroc, il n’existe pas encore de protocole national, mais plutôt un vide que la science peut combler.
Le changement ne viendra pas d’une révolution, mais de la première patiente qui évitera une cœlioscopie grâce à un test précoce.
Dans une société où le sang menstruel reste caché, le premier pas est de déconstruire la honte par l’éducation, la sensibilisation et la recherche.